Deux morts et une femme

Depuis la fenêtre du premier étage, Gilbert Michiels regardait les enfants repartir chez eux, après avoir joué au football tout l’après-midi. Il les observait, à la lueur du soleil couchant,  remonter les avenues en courant. Courir… Gilbert se rembrunit. Il regarda ses jambes, désormais inutiles, d’un air mélancolique. Que n’aurait-il pas donné pour pouvoir à nouveau marcher en ville, courir dans les parcs, cavaler dans les montagnes ! 

Le bruit d’un moteur de voiture ramena Gilbert à la réalité. Il haïssait ce moyen de transport moderne depuis que l’un d’eux l’avait renversé. Ce jour-là, il avait perdu l’usage de ses jambes. Ce jour-là était le pire de son existence. Il se rendit soudain compte de son erreur. Il ne devait pas penser à ce jour-là ! Mais c’était trop tard : il se sentit basculer dans le noir, sa vue se troubla et il s’évanouit… encore. 

Sa femme et lui tenaient un café sur la Grand-Rue. Les affaires allaient bon train et l’endroit avait acquis une certaine popularité dans le quartier. Gilbert se félicitait encore de son succès lorsqu’il entendit des voix provenant de la cuisine, située à l’arrière du bar. De nature curieuse, il se dirigea vers l’endroit en question. À mesure qu’il s’approchait, les voix devenaient plus nettes et, peu après, il put distinguer celle de sa femme et celle du serveur qu’il avait embauché il y deux semaines. Gilbert se rendit compte qu’ils étaient en train de se disputer lorsqu’il entendit le jeune homme insulter grossièrement son interlocutrice. 

Mr Michiels arriva à la hauteur de la porte, légèrement entrouverte. Il voulut entrer, mais quelque chose le retint. Il se contenta d’écouter, l’oreille collée à la porte, la scène qui se déroulait. Au même moment, il entendit un cri étouffé, suivi d’un bruit sourd de corps qui s’affale au sol. Gilbert commit l’erreur de regarder par l’embrasure de la porte. Le cri qu’il s’apprêtait à pousser resta coincé dans sa gorge. Le serveur gisait à terre… On aurait presque pu croire qu’il tenait un couteau sous son bras si on ne voyait pas la tâche sombre de sang sur son pull. Gilbert vit sa femme debout, au-dessus du corps du jeune garçon, les mains couvertes de sang.  

 Horrifié à la vue du liquide rouge foncé, Gilbert fut pris de panique. Il se mit à courir de toutes ses forces, voulant à tout prix s’éloigner le plus possible du cadavre. Il détala les escaliers, sortit du local et, oubliant toute prudence, traversa la rue en courant. La première le manqua de peu et il trébucha. Il vit la seconde arriver un instant trop tard. La voiture le percuta, et il se retrouva par terre, à moitié inconscient. Il entendait à présent des sons étouffés et une voix lui disant « Monsieur, ça va ? Il faut revenir ! M’entendez-vous ? ». Au prix d’un violent effort, Gilbert se réveilla. 

 Il s’attendait à se réveiller dans un bon lit douillet avec à son chevet une jolie fille qui lui dirait qu’après son accident, on l’avait transporté d’urgence à l’hôpital et qu’il avait héroïquement tenu le coup. Au lieu de cela, lorsque Gilbert ouvrit les yeux, il avait une vue imprenable sur une grosse paire de moustaches noires. L’esprit encore quelque peu embrumé, il murmura : « Où est la jolie fille ? » 

Le brouillard dans son esprit se dissipa totalement lorsque le rire tonitruant du médecin lui vint aux oreilles. 

« Alors monsieur Michiels ? dit le médecin avec un accent bruxellois très prononcé. N’allez pas tomber dans les pommes tous les jours quand même ! On dirait que vous le faites exprès, continua-t-il. 

– Parce que, selon vous, je le fais intentionnellement ? répliqua Gilbert, piqué au vif. 

– C’est que t’aimes pas rire, toi ! Allez, je te fais grimper à l’arbre. Je sais que tu ne le fais pas exprès. » 

Gilbert regarda vers la fenêtre. Le soleil s’était déjà levé. Il était donc resté évanoui toute la nuit.  

« On aurait pu croire que vous dormiez. Seuls les appareils nous montraient que quelque chose n’allait pas. Vous avez failli faire une crise cardiaque, dit le médecin. 

– Vous pensez que cela va recommencer ? »  demanda Gilbert. 

L’autre prit son temps pour répondre. Il se lissait la moustache d’un air pensif et lorsqu’il reprit la parole, sa voix était lente et maitrisée : 

« Il est clair que vous êtes encore en état de choc et ce genre de traumatisme est plus difficile à guérir que n’importe quelle autre blessure physique. De plus, je dois dire que, chez vous, les effets de ce traumatisme sont assez rares : ces « flash backs » où vous revivez sans cesse votre accident… 

– Vais-je guérir, docteur ? demanda Gilbert avec plus d’insistance. 

– Il est trop tôt pour le savoir. » 

Un silence gêné s’installa dans la pièce. 

« Bon, fit le médecin. C’est pas que je m’ennuie, mais j’ai du pain sur la planche. » Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et juste avant de la refermer derrière lui, dit à Gilbert : « Ah, j’oubliais : votre femme va passer vous voir ce matin. » Sur ce, il lui fit un clin d’œil et ferma la porte. 

Encore une visite de sa femme… Les autres fois où elle était venue, Gilbert était inconscient. Il n’avait dit à personne ce que sa femme avait fait pour la simple raison qu’il ne voulait mêler quiconque à cette histoire et parce qu’il ne savait pas avec certitude ce qu’il s’était passé. Un jour, il avait pensé appeler la gendarmerie mais, en pesant le pour et le contre, il s’était ravisé. Aujourd’hui, après mûre réflexion, il savait ce qu’il allait faire. Il avait décidé d’aborder le sujet avec elle sans la brusquer, avec minutie. Gilbert prépara son plan d’action et, quand ce fut fait, il contempla sa chambre pour tuer le temps.  

 Il somnolait lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit. Une infirmière entra suivie d’une autre dame. Gilbert déglutit. « Mon Dieu ! » pensa-t-il… c’était sa femme !  

Elle était méconnaissable : autrefois potelée, elle était maintenant si maigre que ses os se voyaient distinctement à travers le peu de chair qu’il lui restait. « Cette chair n’était pas la sienne mais celle d’un vampire » pensa Gilbert. En effet, le teint de sa peau qui, il y a un mois encore, était rose, virait maintenant au gris pâle. Et ses yeux rieurs qu’il connaissait si bien étaient à présent délavés, tristes et mélancoliques. Gilbert était sous le choc. Il ne prêta pas attention à l’infirmière lorsqu’elle leur annonça qu’elle allait les laisser tous les deux.  

 Une fois la porte fermée, Mme Michiels s’assit au chevet de son mari et prit ses mains entre les siennes. 

« Comment te sens-tu ? » demanda-t-elle, la mine soucieuse. 

Gilbert retira ses mains et lui répondit: 

« Mal, très mal. À cause de toi. 

– Moi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait ? s’enquit-elle, surprise. 

– Je dois te dire quelque chose de très important et ce ne sera pas facile à entendre. – Gilbert, hésitant, ne continua pas. 

– Dis-moi, dit-elle pour l’encourager. 

– Je t’ai vue, il y a un mois, lorsque tu as tué le serveur. » 

Le visage de Mme Michiels afficha soudain de la surprise, de la tristesse et de la peur. Le tout en une seconde. Sachant qu’elle était démasquée, elle tenta pourtant de nier : 

« Gilbert, dit-elle d’une voix chevrotante, mais qu’est-ce que tu racontes ? 

– Ne joue pas à l’innocente et dis-moi pourquoi tu as tué ce jeune garçon ! » 

Mme Michiels fit alors une chose inattendue : elle attrapa le coussin de son mari et le pressa contre le visage de ce dernier. Gilbert se débattit et il remarqua que malgré son allure, sa femme avait une force redoutable dans les bras. Ses besoins en oxygène se firent de plus en plus pressants et il rassembla toutes ses dernières forces pour retirer l’oreiller de son visage. Malheureusement, cela fut inutile, le corps de Gilbert tout entier fut parcouru de tremblements, et peu après, il mourut, étouffé par sa propre femme.

Valere L. / S6FR / Uccle Bruxelles 1

Illustrations : pixabay.com

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