Dans la peau d’un monstre

Qu’est-ce qu’un monstre ? Pourquoi les monstres nous fascinent-ils ?

Il est presque impossible de penser à une culture sans ses propres monstres ; qu’ils soient démons, ogres, dragons, etc., le monstre fait partie de notre imaginaire collectif. Il nous permet de représenter les aspects négatifs ou mal compris du monde qui nous entoure et de notre propre vie intérieure.

C’est avec ces idées en tête que les trois classes de S6 français L2 ont entrepris, à travers des textes et des films divers et variés, de répondre à ces questions. Afin de mieux comprendre les monstres, nous avons tous écrit un court texte au sujet du monstre de notre choix, avec pour consignes de l’humaniser… et de ne révéler son identité qu’à la toute fin…

Paul S., S6 L2 FRC

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Au fil du temps

Tisser, tisser, courir, grimper, se cacher…

Dans l’obscurité de Nyx, je me faufile parmi les colonnes de mon ancien foyer. Chacune d’elles semble avoir crû depuis ma dernière visite, la façade est humblement sculptée, j’y distingue les gardiens de l’univers.

Une chouette se pose gracilement sur une branche non-loin, je cours, je me cache.

Vieille, défi, métier…

Je pénètre habilement les remparts de la demeure et me hâte vers un endroit connu. Autrefois un havre de paix et d’amour, de sécurité…

Maintenant seul le char de lune d’Artémis m’en accorde l’entrée ; seules les étoiles de la voûte céleste éclairent le visage meurtri de mon père tandis qu’il se laisse sombrer dans le murmure envoûtant d’Hypnos. Le jour venu il bravera à nouveau les susurrements imbus de pitié : « Voilà le teinturier dont la fille s’est pendue… » Plus jamais ses douces paumes ne cajoleront mon visage car dorénavant mon seul parent est le souffle lointain du palais d’Eole. Les nymphes, elles aussi, ont regagné leurs eaux et leurs vignobles laissant mes cris désespérés sans écho.

Roi, trident, égide, cheval, olivier…

La solitude me ronge, personne pour me divertir, me prêter oreille, ou même me sermonner. Bien que je me sois évertuée à converser avec mes semblables, aucune parole ne semble les atteindre ; ils me scrutent avec des yeux emplis d’incompréhension, avant de filer dans le creux d’un mur.

Malgré mes hurlements, mes pleurs et gémissements, nul ne m’entend, nul ne répond. Je suis impuissante face à ce monde gigantesque et dangereux où chaque pas peut s’avérer le dernier.

La seule chose que je sois capable de faire, c’est tisser…

Taureau, dauphin, lion…

Tout cela causé pas l’orgueil ! C’est mon arrogance, la raison de cet exil !
Ou serait-ce l’envie de la déesse ? Sa jalousie ? Serait-elle l’unique responsable de mon injuste punition ?

Un rameau d’olivier tremble, des serres m’entourent, un bec fond sur moi.

Une chouette tachetée déguste son repas devant la maison d’Idmon dans la ville de Lydie.

Tisser, tisser, mon nom est Arachné…

Pauline M., S6L2 FRC

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Ma chère María Elena, 

« Jusqu’à ce que la mort nous sépare », cette évocation me brise le cœur, ma chérie, et pour notre bien à tous les deux, je refuse de l’accepter.  

Tout me rappelait toi : la musique latine du petit restaurant au coin de ma rue m’évoquait ta sensualité ; l’odeur des violettes chez le fleuriste me renvoyait aux nombreuses fois où je suis allé te rendre visite à l’hôpital ; les fleurs, la musique, les jeunes filles ; ton souvenir était partout. Je passais mes nuits, nos nuits, dans des bars à traquer ton ombre, à essayer de rencontrer quelqu’un ou quelque chose qui m’aiderait à t’oublier…  Les belles serveuses créoles aux yeux obscurs et aux petites mains me servaient des verres de rhum que j’engloutissais pour étancher ma peine inextinguible. Vivre sans toi était devenu impossible.  

Depuis ton départ je savais que passer mes nuits seul était inenvisageable, tout simplement impensable. J’ai tout fait pour te sauver, mais je n’y suis pas parvenu… Maintenant que tu es de retour et que je peux respirer ton arôme avant de m’endormir, ma vie est plus légère et tout est devenu plus clair.  

J’ai passé des heures à reconstituer ton visage, en veillant particulièrement à remodeler ton beau regard. Te sentir dans mes bras, te toucher, te parler, est devenu mon obsession, mon unique préoccupation.

Je sais bien que ce n’est pas ce que tu voulais, mais avoir ton corps près du mien m’aide à supporter la souffrance de ton départ. Dans mon souvenir, tu es éternelle, comme une déesse. Je ne pouvais pas te laisser partir, tu comprends ? Je ne regrette rien, tu m’as abandonné si jeune, tu n’avais que 21 ans… Dorénavant rien ne pourra te séparer de moi, c’est une pensée rassurante, n’est-ce pas ?  

Pour le moment, c’est mieux de garder cela confidentiel. C’est notre petit secret, notre recette pour le bonheur. Je serai toujours là pour te soigner et te protéger, María. Tu es ma « femme aux cheveux noirs », cette femme de mes rêves et de mes visions d’amour depuis toujours. Le destin nous a réunis, et le destin n’a jamais tort.  

Ton Carl, pour l’éternité

 

NB : Carl Tanzler (1877-1952) né en Allemagne, était un manipulateur en électroradiologie médicale en Floride.  Il a développé une obsession morbide pour une jeune Cubano-Américaine atteinte de tuberculose, Elena Milagro « Helen » de Hoyos (1909-1931).  En 1933, près de deux ans après le décès de la jeune femme, Tanzler a sorti son corps de sa tombe et a vécu avec ce corps chez lui pendant près de sept ans, jusqu’à ce que la famille de la jeune femme le découvre en 1940.

Rosemary C., S6L2 FRC

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Pas besoin de me présenter, vous me connaissez tous assez bien. Je vous connais vous aussi encore mieux. Je vous observe, vous juge, vous attends ici-bas. Je ne fais que ça, j’attends impatiemment que l’un de vous vienne me rendre visite. Une visite forcée, mais pas toujours. Inattendue, mais pas à chaque fois. Je ne suis pas si horrible qu’on le dit, j’ai mes petits secrets moi aussi.

Ce qui me rapproche un peu de vous, les vulgaires mortels, c’est ma routine. Un être comme moi, si grandiose soit-il, peut être fatigué suite à une longue journée de labeur. Quiconque dit que je ne travaille pas ou ne mérite pas mon haut statut a tort et ment. Ce n’est pas facile, je ferme à peine l’œil de la nuit, mais pas besoin de sommeil pour me faire une beauté de toute façon. Je dois accueillir les visites de ma demeure, montrer à chaque nouvel arrivant sa cellule, faire en sorte qu’il se sente comme chez lui, lui montrer les lieux et puis c’est le tour du suivant, je ne m’arrête jamais. J’ai des assistants qui m’aident, je sais, mais ça reste un boulot à temps plein. Et pourtant qu’est-ce que je l’aime ce travail, comment pourrais-je m’en plaindre, c’est ma nature, mon job, la raison pour laquelle je respire.

Mais, comme je le disais, après une journée pareille, il nous faut quelqu’un avec qui on puisse se défouler. Je pourrais l’appeler mon bouc émissaire, mais il a un nom. Je le torture par-ci par-là, trouve ses pires phobies et cauchemars puis les utilise contre lui. Après, je me sens mieux, vraiment détendu. Chaque jour, je choisis une personne différente, bien évidemment. Quel genre de monstre serais-je sinon ? Mais ne me jugez pas si vite, ne faites-vous donc pas la même chose avec vos enfants en rentrant du bureau ?

Il y a beaucoup de rumeurs à mon égard, j’en suis conscient. Certaines sont vraies, d’autres balivernes, mais de quelle imagination incroyable font preuve les humains parfois. Par exemple, je vous l’avoue, je suis jaloux et pas qu’un peu. Vous voyez ce bel homme en tunique blanche bien repassée qui vous observe d’en haut assis sur son petit nuage blanc (avec une bien meilleure vue que la mienne …) ? Dieu, c’est bien lui … mais attention, ici-bas ce mot est interdit, banni, vous m’entendez bien ? Hors de question de le mentionner ou de prononcer quelque autre mot qui ait un rapport avec lui, sous peine de torture bien évidemment ! Ce vieil homme considéré comme parfait et l’excellence ultime, si bien représenté dans les livres de cours, on apprend aux petits enfants dès leur plus jeune âge à l’adorer, le vénérer. On leur dit : « Si vous continuez comme ça, vous irez en enfer » et moi je vous attends les bras ouverts. Ne vous inquiétez pas, on prendra des bains brûlants ensemble pour toujours, je pourrais même y ajouter de la mousse et quelques petits canards jaunes.

Mais s’il y a bien une chose dont il peut être jaloux et moi fier, c’est qu’il y a bien plus de monde ici en bas que chez lui.

Vous aussi je vous attends, si vous voulez vous installer dans mon humble demeure.

Chaleureusement vôtre,

Satan

Ines E., S6L2 FRA

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