BRUXELLES 1MONDE

La lumière du jour arrive-t-elle enfin à l’est de la RDC ?

Après plus de trois ans de combats et de massacres de masse, suite notamment à la résurgence du groupe armé M23, la région des Grands Lacs voit peut-être le bout du tunnel. Un accord de paix a été signé ce dimanche 27 juin 2025, à Washington, entre la République Démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, sous la médiation donc des États-Unis. Ce traité promet un retrait des troupes rwandaises du sol congolais, un arrêt des hostilités entre les deux nations et un encouragement à collaborer pour mettre fin aux violences qui persistent dans la région depuis désormais des décennies. Pour ce faire, la neutralisation de milices armées rebelles est un objectif clé. Mais quelles sont les origines de toutes ces tensions, quels drames ont été causés par ces groupes rebelles et le cauchemar est-il réellement terminé pour les populations locales ?

Le début des hostilités

Cadavres du génocide des Tutsis

Pour comprendre d’où proviennent les relations haineuses entre les ethnies présentes dans la région des Grands Lacs, il faut remonter à la période de la colonisation, en particulier celle du Rwanda. Successivement allemand et puis belge, le Rwanda a été la maison de deux ethnies principales, une majoritaire, les Hutus, et une minoritaire, les Tutsis. Les colonisateurs ont hiérarchisé ces deux groupes, mettant les seconds au-dessus des premiers et incitant les représailles contre les Hutus. Une fois l’indépendance du pays proclamée, le rapport s’est complètement inversé. L’ethnie majoritaire avait désormais le monopole des postes à responsabilité et une politique de discrimination et de persécution systématique envers les Tutsis s’est enclenchée. Pour échapper au danger, de nombreuses familles Tutsis ont fui le Rwanda et sont allées se réfugier en Ouganda, au Burundi, en Tanzanie, ou bien dans les régions de l’est de la RDC.

Ces mêmes Tutsis réfugiés en Ouganda ont formé le FPR (Front Patriotique Rwandais), sous le commandement de Paul Kagame, actuel président rwandais, et mené une guerre civile contre le Rwanda de 1990 à 1993, afin de faire chuter le régime dictatorial en place. Alors qu’un accord de paix paraissait se dessiner, l’assassinat du dictateur Hutu Habyarimana, ainsi que celui de son homologue burundais Ntaryamira, en 1994, provoquent un carnage sans précédent. En l’espace de trois mois, ce sont 800 000 Tutsis et des centaines d’Hutus « modérés » qui perdent la vie, massacrés par des extrémistes sanguinaires Hutus. Le dernier génocide du XXe siècle a eu lieu.

M23 et FDLR

Le génocide est pourtant soldé par la prise de la capitale rwandaise, Kigali, en 1994. Les forces du FPR ont chassé les plus radicaux Hutus au pouvoir, et ont contraint les Hutus « modérés » survivants, à prendre la fuite à leur tour, notamment en RDC, appelée à l’époque Zaïre. Mauvaise coïncidence, les extrémistes Hutus, ainsi que les « modérés », se sont retrouvés dans les mêmes régions où s’étaient réfugiés, bien des années plus tôt, les Tutsis victimes de persécutions. Une recrudescence des conflits s’est alors opérée et la situation a, encore une fois, viré en véritable guerre civile. L’armée congolaise a été confrontée au Congrès National pour la défense du peuple (CNDP), un parti politique armé visant à protéger les Tutsis en RDC, lui-même confronté aux Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), autre parti politique assurant la protection des Hutus en RDC…

Le 23 mars 2009, un accord de paix est enfin trouvé entre le RDC et le CNDP, mais pas avec le FDLR. Ce dernier est resté en dehors de toute négociation et s’est tenu dans l’ombre pendant un certain temps. Les membres du CNPD ont été intégrés à part entière dans l’armée congolaise et tout semblait être revenu, plus ou moins, sous contrôle. Mais voilà qu’en 2012, un nouveau groupe rebelle a vu le jour au sein de cette même armée, portant le nom de « Mouvement du 23 mars », en référence à la date à laquelle l’accord de paix a été signé. C’est précisément le non-respect du gouvernement en place des termes définis dans ce traité de paix qu’a dénoncé le M23, dont la plupart des rebelles étaient membres du CDNP, donc d’origine Tutsie.

Révoltes, combats et massacres

Soldat du M23

Sous le commandement de Sultani Makenga, Bertrand Bisiwa et Jean-Marie Runiga, le groupe rebelle du M23, qui comptait à l’époque près de 2500 membres, a occupé, en 2012, la plupart de la région du Nord-Kivu, et a pris le contrôle de la ville de Goma. Il s’agit de la plus grande ville de l’est de la RDC et ses alentours sont vertigineusement riches en ressources minérales, dont certaines sont indispensables à la fabrication d’appareils numériques. Cependant, après un an de rébellion, le M23 a levé le drapeau blanc, après s’être avoué vaincu par une coopération militaire entre les forces armées congolaises et la communauté internationale, à travers l’opération militaire pour la paix de l’ONU, la MONUSCO.

Mais voilà que fin 2021, alors que la menace du M23 semblait être effacée pour de bon, la milice a refait surface, avec à la tête les mêmes dirigeants, et bien décidée à reprendre ce qu’elle avait conquis une décennie auparavant. Comme pour la première révolte, les rebelles ont semé le chaos là où ils sont passés, massacrant tous ceux qui s’opposaient, abusant des populations locales, et provoquant des déplacements de masse.  Selon des rapports de l’ONU et de plusieurs ONG comme Human Rights Watch ou Amnesty International, le bilan humain est catastrophique. Le nombre de morts se compte en milliers, celui des violences sexuelles en dizaines de milliers, et, enfin, celui des déplacés atteint un record dramatique : 6,9 millions de personnes.

Victimes du M23

Face à un groupe armé plus performant, grâce à des armes de haute précision, et plus structuré, l’armée congolaise a été mise en échec à plusieurs reprises. Cela explique la rapide progression des rebelles dans les régions du Nord-Kivu et Sud-Kivu. En janvier 2025, Goma est de nouveau prise. Quelques semaines plus tard, c’est au tour de Bukavu, deuxième plus grande ville de l’est de la RDC, de tomber entre leurs mains. Cette dernière est également connue pour sa grande richesse en matériaux hautement convoités. Mais l’importance de la prise de ces deux villes ne se limite pas au contrôle d’un secteur économique très lucratif. Goma et Bukavu représentent des villes stratégiques pour le M23, en raison de leur proximité avec la frontière rwandaise…

Confusions et accusations

Le président du Rwanda, Paul Kagame

La situation dans la région des Grands Lacs est rapidement devenue complexe, et a porté à confusion. Quelles parties s’affrontent ? Que veulent-elles ? Qui les soutient ? D’un côté, le président de la RDC, Félix Tshisekedi, ainsi que l’ONU, ont, à maintes reprises, accusé le Rwanda de soutenir le M23, autant sur le plan technologique que sur le plan des ressources humaines. En effet, les Nations Unies ont avancé des preuves accablantes contre le régime de Kigali, comme par exemple, la mobilisation de quelques milliers de soldats de l’armée rwandaise en RDC, qui auraient lutté côte à côte avec les rebelles.

De l’autre côté, le président du Rwanda, Paul Kagame, a démenti à plusieurs reprises toute implication et a déclaré qu’aucun soldat de l’armée rwandaise n’avait pénétré le territoire congolais. En revanche, il a dénoncé la sorte d’« entente » récente entre l’armée congolaise et les FDLR, comme preuve de l’idéologie anti-tutsienne du régime de Kinshasa. Cela a conduit au déclenchement de la guerre entre la RDC et le Rwanda. Pourtant, et il est tout de même important de le rappeler, il y a quelques années, l’armée rwandaise avait eu le feu vert de la part du gouvernement congolais pour entamer une mission sur le territoire congolais afin d’éliminer les membres du FDLR…

Mais pourquoi ce soutien au M23 de la part du côté rwandais ? Et pourquoi cette priorité absolue de neutraliser les FDLR ? Pour rappel, les membres du M23 se présentent comme les défenseurs des Tutsis en RDC, et les membres des FDLR sont considérés, par le régime de Paul Kagame, comme des ex-génocidaires de 1994. Cette dernière milice armée est dès lors perçue comme une menace existentiellement dangereuse pour le Rwanda. Or, en réalité, cela paraît peu vraisemblable. La majorité des membres du FDLR sont trop jeunes pour avoir participé au dernier génocide du XXe siècle, et les auteurs de ce drame sont presque tous morts. Aussi, plutôt que de militer pour un renversement du régime de Kigali, le FDLR semble vouloir le retour des Hutus au Rwanda de façon digne.

Réaction de la communauté internationale

Plusieurs instances internationales ont particulièrement visé le groupe armé M23. La RDC, l’UE et l’ONU ont qualifié cette milice de « groupe terroriste » et ont sanctionné un grand nombre de ses dirigeants. De plus, la Cour Pénale Internationale (CPI) a mené une enquête sur le M23 pour des crimes de guerre, crimes contre l’Humanité et génocide. L’autre groupe armé, les FDLR, a également été ciblé mais bien moins sévèrement et avec des charges, pour quelques-uns de ses dirigeants, bien moins lourdes. Cependant, malgré les nombreuses accusations et condamnations, ces mêmes institutions internationales se sont montrées inopérantes et incapables de résoudre cette crise humanitaire aiguë. Des opérations de maintien de paix, organisées par l’ONU, comme la MONUSCO, ont échoué à résoudre le conflit et à protéger les populations locales de leurs peines. 

Une des bases militaires de MONUSCO 

C’est principalement pour cette raison que le président congolais Tshisekedi a ensuite fait appel à la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) et à la Communauté de Développement de l’Afrique australe (SADC), pour que des troupes de maintien de la paix soient déployées dans les régions occupées par le M23. Le Burundi et l’Afrique du Sud ont répondu présent en envoyant de nombreux soldats participer à la protection des populations de la région du Sud-Kivu. Cela a eu pour effet de provoquer une escalade des tensions entre le Burundi, l’Afrique du Sud et le Rwanda, accompagnées par de fortes déclarations diplomatiques de la part des présidents respectifs. Il est suffisamment clair que cette crise de la région des Grands Lacs risque de compromettre la stabilité de toute l’Afrique sub-saharienne.

Le bout du tunnel est-il en vue ?

Bien que le traité de paix entre la RDC et le Rwanda marque un tournant dans la crise humanitaire présente dans la région des Grands Lacs, des doutes ainsi que des inquiétudes persistent. Premièrement, une collaboration forte entre les deux États est essentielle pour assurer le bon déroulement des opérations. La RDC et le Rwanda semble tous les deux prêts à bien s’entendre et à coopérer mais ce serait être naïf que d’affirmer que la méfiance entre ces deux nations s’est volatilisée. Un faux pas de l’un ou l’autre régime risque de remettre du feu à la poudrière.

Deuxièmement, le cas du groupe armé M23 a été ignoré de l’accord, et sera le sujet de discussions ayant lieu au Qatar, autre pays médiateur du conflit. En revanche, l’accord définit la neutralisation de l’autre groupe armé, les FDLR, dans les plus brefs délais. Pourtant, des deux milices rebelles, c’est bien le M23 qui est derrière la plupart des terribles violences qui ont déchiré la région.

Troisièmement, le traité avance des objectifs ambitieux au niveau des échéances et prévoit un calendrier serré. Selon les objectifs de l’accord, la situation doit revenir sous contrôle d’ici plusieurs semaines. Or, organiser une coopération efficace entre les armées demande du temps, et, en tout cas pour le M23, les rebelles ne sont pas disposés à poser les armes et à lever le drapeau blanc.

Finalement, la place accordée aux civils dans l’accord est pour ne pas dire moindre. Certes, le texte assure un engagement des deux États à garantir le retour sûr des milliers de déplacés, mais rien n’est mentionné sur toute forme de justice ou de réparation. Les victimes pourraient ne pas avoir de procès, ni d’indemnisations, ni d’assistance psychologique.

Niccolò Panella / S6 FRD / EEB1 Uccle

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