« Dimanche » : L’écologie au cœur du théâtre

Dimanche, pièce de théâtre créée au Théâtre de Namur et programmée au théâtre des Tanneurs à Bruxelles, est le fruit d’une écriture collective au sein d’une collaboration entre la compagnie Focus et la compagnie Chaliwaté, qui a reçu les prix du Meilleur Spectacle et de la Meilleure réalisation artistique et technique aux Prix Maeterlinck de la Critique, saison 2019-2020.  

Cette pièce présente le trajet d’une petite équipe de tournage qui parcourt les quatre coins du monde en présentant sous forme documentaire des espèces en voie d’extinction dans leur environnement naturel, mises en danger par les effets du changement climatique. Néanmoins, les animaux ne sont pas les seuls à être touchés par les menaces croissantes sur Terre : nous suivons ainsi en parallèle le dimanche d’une famille ordinaire, confortable dans son quotidien, dont la vie sera également bouleversée par les dérèglements climatiques. 

Ayant recours à une grande variété de techniques différents, telles que le jeu des acteurs, la vidéo, le théâtre gestuel, l’animation d’objets et de marionnettes, sans mentionner les divers effets de sons et de lumières, Dimanche offre une expérience hors pair centrée autour d’une thématique fortement actuelle, et réussit à convaincre le spectateur à travers une représentation à la fois touchante et comique. 

Le même sujet selon deux points de vue différents

En premier lieu, en observant la structure de la pièce, nous pouvons repérer la présence de deux fils d’histoires : d’une part, celui des journalistes, protecteurs de la faune et de la flore, qui sont en route dans le but d’enregistrer la vie des dernières espèces sur Terre. D’autre part, nous avons aussi un aperçu sur le mode de vie d’une famille enfermée dans la bulle de l’ignorance et de l’inertie. 

Par ailleurs, la pièce peut être structurellement divisé en 7 actes, dont les nombres impairs correspondent aux scènes consacrées au voyage du groupe, tandis que ceux avec des nombres pairs s’intéressent toujours à l’état de la famille.  

Des acteurs dans la peau des humains et des animaux

En second lieu, sur la liste des acteurs se figure Julie Tenret, Sicaire Durieux et Sandrine Heyraud, chacun ayant le rôle de plusieurs personnages différents.   

D’une part, ils apparaissent tous les trois sur scène comme le petit groupe de reporteurs : un cameraman, une preneuse de son et une journaliste. Leur mission les conduit à des endroits de plus en plus dangereux, tels que le pôle Nord où les glaciers sont en train de fondre, ou dans le ciel, en plein milieu d’un ouragan, ou au fond de l’océan, juste avant l’arrivée d’un tsunami. Par conséquent, à la fin de la pièce, le groupe du départ est réduit à une seule journaliste, qui est la seule à pouvoir survivre aux conditions extrêmes régnant sur terre.  

D’autre part, ces mêmes acteurs jouent les différents membres d’une famille comme toutes les autres : une femme et son époux dans la trentaine, sans enfants, qui vivent avec la grand-mère.  

Marionnettes plus vraies que nature 

L’interprétation de la grand-mère se distingue de celle des autres personnages, car au lieu de simplement déguiser une des actrices en grand-mère avec des tenues démodées et une perruque blanche, les metteurs en scène ont décidé de rompre une fois de plus avec les conventions, en mettant en place une représentation singulière grâce à une grand-mère marionnette. Cette solution surprenante constitue non seulement une représentation incroyablement réaliste, mais encore elle déclenche des rires de la part des spectateurs. 

Par ailleurs, les acteurs ont aussi recours aux marionnettes lors de la mise en scène de certains animaux. Ceci est notamment le cas au cours d’une scène qui se trouve tout au début de la pièce, et se déroule dans l’Arctique, donnant lieu à la naissance d’un ourson. Le résultat final est remarquable, les acteurs réussissent à créer une scène tout à fait réaliste, touchante, en se mettant au sens propre et figuré dans la peau des animaux. En outre, la scène finit sur une note tragique : la fonte des glaciers cause la séparation du nouveau-né et de sa maman ourse. Le cœur de nombreux spectateurs est alors vraiment touché à la suite de cet épisode émouvant. 

Inventivité unique de la scénographie 

À la suite des particularités que nous avons pu repérer au niveau des personnages, Dimanche continue à nous surprendre au niveau de la scénographie, en faisant preuve d’une créativité exceptionnelle. 

Tout d’abord, certains éléments du décor sont assez particuliers, notamment la représentation des chemins et des reliefs parcourus par le groupe le long de leurs expéditions. Le corps humain se transforme ainsi en montagnes enneigées, chemins de forêt ou pentes désertiques, toujours identique au passage que les reporteurs sont en train de parcourir. Une petite voiture roulant à travers le corps devient ainsi la représentation miniature du véhicule que conduit le groupe.   

Par ailleurs, une des scènes au sein de la famille témoigne d’une originalité similaire : la femme, son mari et la grand-mère essayent de profiter d’une journée d’extrême chaleur. Malgré la canicule, chacun continue sa vie comme si de rien n’était : le couple prend son petit-déjeuner en lisant le quotidien, tandis que la grand-mère se repose en écoutant de la musique. Entre-temps, le chaos les entoure de plus en plus, avec la température qui ne cesse d’augmenter, les ventilateurs ne servant plus à rien. L’absurdité du comportement complètement passif de la famille est illustrée par les meubles et les objets qui fondent, ainsi que l’électricité qui est coupée, et qui finira par causer la mort de la grand-mère à la suite d’un choc électrique. Ces détails, réalisées de façon incroyablement vraisemblable et merveilleusement drôle, témoignent de l’envie stupéfiante de l’homme de préserver son quotidien à tout prix. 

Une touche d’esthétique grâce aux lumières 

Ensuite, les lumières contribuent en grande partie à la beauté visuelle de la pièce, puisque les différents types d’éclairage mettent les scènes en valeur. Il y a notamment une scène vers la fin de la pièce, qui se déroule sous l’eau, mettant en mouvement différentes espèces de la faune pélagique, telles que des seiches, des poulpes, des hippocampes et éventuellement un requin. L’harmonie exceptionnelle de cette scène réside à nouveau dans la représentation extraordinaire des animaux, à quoi contribuent autant les gestes des acteurs que les effets de lumière : les acteurs, tous habillées en noir se fusionnent avec l’arrière-plan tout à fait obscur, qui correspond à la profondeur d’un océan, et grâce aux gants luminescents et des gestes de leurs mains, ils miment la nage et les mouvements des espèces d’une manière incroyablement belle et vraisemblable. Ils arrivent ainsi à révéler un univers d’une rare beauté que cachent les océans, et qui est inaccessible pour les yeux humains en dehors de l’illusion théâtrale.
Un travail remarquable sur les effets de sons 

En outre, le fait que la pièce réussit à être un bon spectacle sans paroles est vraiment impressionnant. L’importance des mots et du récit est mise à côté, en laissant place aux bruitages, aux sons de la nature et des animaux, ainsi qu’aux chansons. Par conséquent, nous n’avons pas besoin de mots pour suivre le cours des événements, ni pour comprendre le message. Inutile donc de s’accrocher aux quelques mots prononcés en russe par les acteurs le long des deux heures, car les sons sont suffisamment parlants. Parmi ces sons nous trouvons donc entre-autres les sons de la nature, surtout celui des tempêtes, le torrent de la pluie, le sifflet du vent, ou le bruit des vagues.

De plus, nous avons les sons animaux, en particulier celui de l’ourse polaire et de son ourson, grognant lors de leur séparation à cause de la fonte de glaciers, tout au début de la pièce. 

Par ailleurs, la musique occupe une part importante dans la pièce. Un exemple illustrant cela est une des scènes les plus comiques de la pièce, dans laquelle nous entrons à l’intérieure de la voiture où les membres de trio sont assis serrées les uns contre les autres, et écoutent la chanson « 50 Ways to Leave Your Lover » de Simon & Garfunkel. En traversant des routes cahoteuses, ils changent de rôles en alternance : l’un d’entre eux conduit, un autre est chargé du fonctionnement de l’essuie-glace, tandis que le troisième boit du café. Le rythme de la chanson est dynamique et reste dans l’oreille, et complète parfaitement le jeu des acteurs. Une fois de plus, la scène est incroyablement drôle et spectaculaire.

Présence légère du cinéma 

Nous pouvons même repérer des traces cinématographiques dans la pièce, d’une part dans l’existence des différents plans et de dimensions. Un exemple parfait de cela est le changement de perspective par laquelle le spectateur suit la voiture des reporteurs : un moment nous suivons le trajet d’une petite voiture roulant sur le corps humain correspondant à des routes, et soudain nous nous retrouvons à l’intérieur de ce même véhicule. D’autre part, ce côté cinématographique est également visible à travers les enregistrements des reporteurs, dont certains passages sont projetés sur grand écran. En dehors du fait qu’ils font partie de nombreuses éléments parfaitement inattendus, ces extraits servent parfois aussi en tant que points de repères pour le spectateur, puisque d’une certaine manière ils permettent de voir les événements à travers le point de vue des reporteurs, et par conséquent rapprochent les spectateurs des personnages et de l’histoire, tout en remplissant les vides potentiels issus du manque des paroles. 

Une pièce à voir ! 

La réussite de cette pièce réside, entre autres, dans sa capacité à captiver les spectateurs dès la première minute, et surtout dans le fait qu’elle ne les perd pas à mi-chemin. Les événements sont dynamiques, et le plus souvent surprenants, ce qui éveille notre curiosité, et nous devenons de plus en plus curieux de savoir ce qui va se passer. De plus, les metteurs en scène réussissent à représenter une histoire fortement liée à l’actualité. C’est justement l’illusion théâtrale qui nous rend plus sensibles au message global de la pièce, qui invite tout le monde à sortir de l’inertie et du confort, et à commencer à agir avant qu’il ne soit trop tard, avant que le cataclysme qui se déroule dans l’imaginaire devienne notre réalité. 

La présence du comique dans une histoire si tragique peut paraitre étrange à première vue, mais une fois que nous avons vu la pièce en entier, la fusion de ces deux registres devient tout à fait compréhensible, puisque les scènes amusantes apportent en grande partie une respiration dans le sujet grave abordé par ce spectacle.

Par ailleurs, la simplicité apparente du choix de se focaliser sur la journée d’une famille type a en réalité une fonction clé, puisque cela permet aux réalisateurs de réduire l’écart séparant les spectateurs de la pièce, qui s’assimileront alors davantage aux personnages, tout comme aux événements qui leur arrivent. Cela rend le message de la pièce plus convaincant, car avec une famille ordinaire tout le monde peut s’identifier. 

Pour conclure, il existe un double intérêt à voir cette pièce : d’une part, il s’agit d’une réflexion sur la situation climatique actuelle dont tout le monde doit prendre conscience, et une invitation à se mobiliser afin d’initier un changement. D’autre part, c’est une expérience incroyablement divertissante, tant au niveau audio-visuel qu’au niveau mental, et personnellement je serais volontiers aller la voir une seconde fois, car, avec une telle pièce, il nous reste toujours des aspects nouveaux à découvrir ! Lilla Keresztesy / S7HU / EEB1 Uccle

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