Comment sont vraiment utilisées vos données personnelles ?

Tout le monde a probablement déjà entendu parler de la prise de données : ces informations que collectent les applications ou les sites internet sur nous. Certains d’entre vous penseront aussi à ces complotistes, qui clament qu’on nous manipule, qu’on nous espionne, qu’on sait tout sur nous et qu’on ne peut rien cacher aux grandes multinationales. On peut lever les yeux au ciel face à ces divagations exagérées de personnes que certains qualifieront de fous désespérés ou d’idéalistes tapageurs. Mais, et si ce qu’ils disaient renfermait une part de vérité ? Et si cette prise de données personnelles, dont tout le monde est bien conscient, n’était pas si inoffensive ? Et si le commerce d’informations était le prochain grand danger qui menace l’humanité ? Avant que vous commenciez à vous imaginer des scénarios apocalyptiques, laissez-moi reprendre depuis le début. Ou plutôt, expliquer de quoi il en retourne.

Identifier les profils des individus

Une donnée personnelle est de l’information sur un individu : des informations allant de l’âge ou la nationalité de celui-ci jusqu’à des renseignements sur ses idéologies politiques, son salaire, ses horaires, sa famille, ses goûts culinaires… Bref. Ces informations vont être recueillies en fonction des sites internet que visite cet individu, de son activité sur le web, du contenu qui l’intéresse, à qui il écrit, le temps qu’il va passer sur les réseaux, etc.

Officiellement, les GAFAM (le diminutif utilisé pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les plus grands “géants” de cette industrie) vont récupérer ces informations personnelles pour affiner et adapter au mieux leurs services à “nos” besoins. En réalité, ces informations, même si elles ne valent pas grand-chose si elles sont isolées, sont mises en commun et créent un “profil” pour chaque individu, puis stockées dans d’énormes centres de données. C’est cet ensemble d’informations qui a tant de valeur pour les entreprises, car c’est grâce à ces profils d’individus qu’elles vont pouvoir cibler leurs publicités. Prenons un exemple. Monsieur X va installer et créer un compte sur Facebook. Facebook va recueillir toutes sortes d’informations sur lui, en fonction du contenu qui l’intéresse, de ses contacts, de ses likes, de ses heures de connexion, ou de sa localisation. Ces informations vont donc être rassemblées et traitées, pour le caser dans une catégorie d’individus.

Une vraie mine d’or

Mettons maintenant qu’une entreprise qui vend des canapés à fleurs cherche à faire passer de la publicité pour ses produits. Elle va acheter à Facebook des packs d’information, pour savoir quels individus seraient les plus enclins à acheter ses canapés. Elle va donc payer Facebook pour ne proposer ses publicités qu’à un nombre très réduit d’individus sur l’application, dont on va dire que Monsieur X fait partie, parce que Facebook sait qu’il est trentenaire, qu’il a de l’argent, qu’il aime les motifs floraux et qu’il doit changer de canapé. Et c’est ainsi que les sites et les applications soi-disant “gratuites” gagnent de l’argent. Et c’est ainsi aussi que les données personnelles sont devenues la nouvelle ressource à exploiter, la nouvelle mine d’or.

Justement, Facebook tire 98 % de ses revenus de cette collecte d’informations.  Quand un service est proposé gratuitement sur internet, vous pouvez être sûr que leur moyen de profit, de revenu, c’est vous et vos informations privées. On a tendance à relativiser, à se dire “Oui, on collecte nos informations ? Et alors ? Je ne cache rien. Et puis, les pubs ciblées ne me dérangent pas. Et ce n’est pas comme s’ils pouvaient me faire grand-chose avec ces informations, à part me faire acheter un produit, qui m’intéresse, qui plus est.”

Mais, on ne se rend pas compte que si on laisse ces grandes entreprises faire commerce de nos informations, nous devenons leur produit. La nouvelle ressource alléchante que tout le monde s’arrache. Si on les laisse récolter des données privées sur nous sans notre consentement, comment savons-nous ce qu’ils font avec ? Si on les laisse nous espionner et nous manipuler sans impunité, que feront-ils ensuite ? Comment savons-nous qu’ils n’utilisent pas ces informations à d’autres fins ? Des fins moins “innocentes” que des pubs ciblées ?  Vos habitudes de consommation, vos goûts, vos préoccupations, votre passé, votre caractère, vos interrogations, vos amis, votre santé, vos idéologies politiques, votre humeur, vos convictions, et jusqu’à vos rêves ! Ils savent tout de vous. Et l’histoire a prouvé que ces informations ont déjà été utilisées à des fins moins… “légales” ; que ce markéting invasif (si on peut le qualifier de fin légale).

Un outil de manipulation

Vous avez peut-être déjà entendu parler du scandale qui a éclaté il y a quatre ans sur Cambridge Analytica. L’enquête de plusieurs journaux avait révélé que Facebook avait donné accès à l’entreprise « Cambridge analytica” aux données personnelles des 87 millions d’utilisateurs du réseau social. Ces informations auraient servi à influencer (entre autres) les élections présidentielles américaines de 2016 en faveur de Donald Trump, et le Brexit.

Être en possession d’informations si cruciales sur les caractères des individus est une arme de manipulation très puissante qui peut être utilisée à des fins bien précises, à condition d’avoir de l’argent. Si l’on prend par exemple le cas de Cambridge Analytica et des élections, des recherches avaient été menées pour déterminer quelle partie de la population n’avait pas d’idées “tranchées” sur la politique américaine, et l’entreprise a commencé à proposer, à ce type de personnes “malléables” et indécises, de l’information, des nouvelles et des articles “pro” Trump. N’étant confrontées qu’à un seul côté de l’opinion, ces personnes ont donc tout naturellement pensé que c’était la seule vérité, car c’était tout ce qu’elles voyaient sur les réseaux sociaux. Et ce sont ces quelques millions de personnes, ayant été manipulées avec de l’information biaisée, qui ont permis de faire pencher la balance lors des élections (entre autres).

On va enfermer les gens dans leurs certitudes parce qu’ils ne peuvent voir que ce qu’ils pensent, et peu à peu, leur vérité ne se résume qu’à cette bulle construite autour d’eux ! Et ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres… Cette entreprise a fait faillite suite à ce scandale, mais cela n’en empêche pas d’autres de suivre leur modèle et de manipuler l’opinion publique à leurs fins. Justement, l’entreprise Cambridge Analytica s’est “subdivisée” et “reconvertie” en plusieurs entreprises plus petites basées dans plusieurs endroits dans le monde. Tout indique qu’ils ont encore accès aux profils et informations prises de Facebook (même s’ils affirment le contraire) et cherchent ainsi à se protéger des poursuites judiciaires, ainsi qu’à influencer la politique et la société en Afrique et au Moyen Orient, ainsi qu’à aider certains candidats aux prochaines élections en Amérique avec le financement de plusieurs milliardaires.

Un outil de contrôle

Ces informations sur la vie privée de chaque individu permettent non seulement de gagner des sommes d’argent astronomiques grâce au marketing ciblé et à influencer l’opinion publique (comme on l’a vu avant) mais également à surveiller la population, à caser les individus du plus dangereux au moins dangereux, ou à prédire les éventuels comportements des gens ! Par exemple, le gouvernement chinois est en train de mettre en place un système de “score social” ou “vertu sociale”, qui consiste à noter chaque individu selon son “niveau de vertu”. Grâce à la constante surveillance de sa population, des caméras à reconnaissance faciale installées un peu partout (sous prétexte des JO et du COVID 19), mais également au traitement des données personnelles recueillies par le gouvernement et un processus d’intelligence artificielle qui les traite, le gouvernement va pouvoir étudier chaque individu et le classer sur une “échelle” de respect des lois. Moins une personne a de points sur son score, moins elle a de droits : interdiction de voyager, d’emprunter de l’argent à la banque, de rejoindre le parti, de lancer des initiatives administratives ou politiques… Bref. C’est un système qui n’a été mis en place que dans certaines villes, mais tout prouve qu’il va s’étendre sur le territoire en raison du “grand succès” de cette mesure. Beaucoup trouvent (à juste titre) cette augmentation dans la surveillance des populations grâce au développement des nouvelles technologies et à la prise de données très angoissante. Et si on se dirigeait vers une société hyper-contrôlée, manipulée et surveillée ? Ainsi, les données personnelles peuvent être utilisées afin de manipuler, diriger et modeler l’opinion publique. Et comment se déclarer dans une société “libre”, ou même notre pensée est contrôlée ?

Un futur totalitaire ?

Avec la constante croissance de l’utilisation des réseaux sociaux, l’habitude de tout partager, de tout enregistrer, de tout exposer au reste du monde ne fait que croître, et de nombreuses personnes craignent que l’on se dirige vers une société hyper connectée, où la vie privée n’existerait plus. Et cette société serait le modèle parfait pour les plus puissants de manipuler les masses, grâce au ciblage d’informations et le contrôle des individus ! Et le pire, c’est qu’on ne s’en rendrait peut-être pas compte, tellement l’attention du public peut être manipulée sur les réseaux sociaux. Si ce que nous voyons sur les réseaux est biaisé, ou faux, nous n’avons aucune manière de le savoir ! Différencier une “fake new” d’une vraie devient extrêmement difficile, et il s’avère simple de partager de la fausse information. Dans un hypothétique futur, le gouvernement/les grandes entreprises nous contrôleraient grâce à de l’information présentée différemment selon le profil de chaque individu… Il serait très difficile d’avoir conscience de cette manipulation, ou alors de se rebeller, à cause des algorithmes et du contenu ciblé.

C’est peut-être un futur très apocalyptique et dystopique, mais il n’empêche que la menace du vol des données personnelles est bien réelle. Deux tiers de vos applications sont en train de recueillir des informations sur vous en ce moment même. Vous n’avez aucune manière de savoir ce qu’ils font avec ni à qui ils la revendent. Ils peuvent connaître votre localisation actuelle. Ce que vous avez fait aujourd’hui et ce que vous comptez faire après avoir lu cet article.

Que faire ?  

Cela peut paraître très angoissant, mais il est quasiment impossible d’empêcher les grandes entreprises d’avoir des informations sur nous (sauf si vous décidez d’aller vivre en ermite dans une grotte sous la terre, ce dont je doute). Il existe bien sûr des mesures ayant été instaurées pour essayer de réguler cette prise d’informations. Par exemple, un règlement a été mis en place en Europe il n’y a pas longtemps (RGPD), qui oblige (entre autres) les sites internet à demander l’autorisation de l’internaute avant de prendre ses données. C’est pour ça que vous voyez maintenant systématiquement en entrant dans les sites l’onglet “acceptez les cookies” (et sachez qu’il y a toujours une manière de les refuser, mais il est souvent très difficile (ou long) de les refuser, et c’est fait exprès, c’est une forme de manipulation appelée le “dark pattern”).

Malgré les progrès réalisés, des accords, des lois et des règlements ayant été mis en place, il faut savoir qu’il y a énormément d’entreprises qui ne respectent pas ces accords, et malheureusement, il continue à y avoir énormément de fraudes et de vols illégaux de données, sans que l’utilisateur en soit conscient. Il faudrait donc que l’internaute soit plus conscient de cette prise de données. Il faudrait qu’on commence à s’informer davantage, à essayer de découvrircomment et où sont utilisées nos informations, pour qui, à quel profit et dans quel but. Il faut aussi faire attention aux informations privées que l’on divulgue en ligne, car il est impossible d’effacer quelque chose sur internet. Et surtout, il faut faire attention à ce qu’on lit en ligne, et essayer de recevoir ses informations de deux (ou plusieurs) points de vue différents. Par exemple, on peut essayer de s’informer des avis de personnes aux opinions politiques opposées aux nôtres.

C’est comme ça qu’on réussira à rester des individus dotés d’un d’esprit critique et pas des moutons malléables et manipulables, au gré des plus puissants, engloutis d’information et incapables de se poser deux secondes pour réfléchir à ce qui se passe vraiment autour de nous. C’est pour cela qu’il est vraiment important d’avoir conscience que la prise de données n’est pas si inoffensive qu’on ne le pense, que nos informations peuvent être utilisées pour nous inciter à acheter des produits, pour influencer notre opinion ou pour nous contrôler. Cette prise de données peut paraitre assez futile en ce moment même, vu que les exemples ne sont pas nombreux ; mais nous ne savons pas comment elles seront utilisées dans le futur. Il est important d’avoir conscience de l’importance de nos informations, et “qu’accepter les cookies” par impatience pourrait avoir un impact plus grand qu’on ne le pense sur nos vies.

Sara Couffignal / S5FRD / EEB1 Uccle

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